La Jalousie du Barbouillé - Molière.

 

Scène I : Le Barbouillé

 

 

Le Barbouillé :

Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J'ai une femme qui me fait enrager : au lieu de me donner du soulagement et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour ; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah ! Pavre Barbouillé ! Que tu es misérable ! ! Il faut pourtant la punir. Si je la tuais... L'invention ne vaut rien car tu serais pendu.Si tu la faisais mettre en prison... La Carogne en sortirait avec son passe partout. Que diable faire donc ? Mais voilà monsieur le Docteur qui passe par ici : il faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.

 

 

Scène II : Le Docteur, Le Barbouillé.

 

 

Le Barbouillé :

Je m'en allais vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m'est d'importance.

 

Le Docteur :

Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné, mon ami, puisque tu m'abordes sans ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personae (La convenance de lieu, de temps, de personne). Quoi ? débuter d'abord par un discours mal digéré au lieu de dire : Salve, vel Salvus sis, Doctor Doctorum eruditisme ! (Salut ou Salut à toi, docteur le plus érudit des docteurs) Hé ! Pour qui me prends-tu mon ami ?

 

Le Barbouillé :

Ma foi, excusez-moi : c'est que j'avais l'esprit en écharpe, et je ne songeais pas à ce que je faisais ; mais je e sais bien que vous êtes un galant homme.

 

Le Docteur :

Sais tu biens d'où viens le mot galant homme ?

 

Le Barbouillé

Qu'il vienne de Villejuif ou d'Aubervilliers, je ne m'en soucie guère.

 

Le Docteur :

Sache que le mot galant homme vient d'élégant ; prenant le g et l'a de la dernière syllabe, cela fait ga, et puis ajoutant l, ajoutant a, et les deux dernières lettres, cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. Mais pour qui me prends-tu ?

 

Le Barbouillé :

Je vous prends pour un docteur. Or ça, parlons un peu de l'affaire que je veux proposer. Il faut que vous sachiez...

 

Le Docteur :

Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur, mais je suis une, deux trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix fois docteur :

1° Parce que comme l'unité est la base, le fondement et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le doctes des doctes.

2° Parce qu'il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite connaissance de toute chose : le sens et l'entendement ; et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur.

 

Le Barbouillé :

D'accord. C'est que...

 

Le Docteur :

3° Parce que le nombre de trois est ce lui de la perfection, selon Aristote ;  et comme je suis parfait, et que toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur.

 

Le Barbouillé :

Hé bien ! Monsieur le Docteur...

 

Le Docteur :

4° Parce que la philosophie a quatre parties : la logique, morale, physique, et métaphysique ; et comme je les possède toutes quatre, et que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur.

 

Le Barbouillé :

Que diable ! Je n'en doute pas. Ecoutez moi donc.

 

Le Docteur :

5° Parce qu'il y a cinq universelles : le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, sans la connaissance desquels il est impossible de faire bon aucun raisonnement ; et comme je m'en sers avec avantage, et que j'en connais l'utilité, je suis cinq fois docteur.

 

Le Barbouillé :

Il faut que j'aie bonne patience.

 

Le Docteur :

6° Parce que le nombre six est le nombre du travail ; et comme je travaille incessament pour ma gloire, je suis six fois

docteur.

 

Le Barbouillé :

Ho ! parle tant que tu voudras.

 

Le Docteur :

7° Parce que le nombre sept est le nombre de la félicité ; et comme je possède une parfaite connaissance de tot ce qui peut me rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de moi-même : O ter quatuorque beatum ! (O trois et "quatre" fois heureux)

8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, de l'égalité, à cause de l'égalité qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur

9° PArce qu'il y a neuf Muses, et que je suis également chéri d'elles.

10°Parce que, comme on ne peut passer le nombre dix sans faire une réétition des autres nombres, et qu'il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m'a trouvé, on a trouvé le docteur universel : je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix fois docteur.

 

Le Barbouillé :

Que diable ceci ! Je croyais trouver un homme bien savant, qui me donnerait un bon conseil, et je trouve un rammoneur de chemine qui, au lieu de me parler, s'amus à jouer à la Mourre. Un, deux, trois, quatre, ha, ha, ha ! - Oh bie ! ce n'est pas cela, c'est que je vous pris de m'écouter, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez sur ce que je veux de vous, je vous donnerais ce que vous vous voulez ; de l'argent, si vous le voulez.

 

Le Docteur :

Hé ! de l'argent.

 

Le Barbouillé :

Oui, de l'argent, et tout autre chose que vous pourriez demander.

 

Le Docteur, troussant sa robe derrière son cul.

Tu me prends donc pour un homme à qui l'argent fait tout faire,  pour un homme attaché à l'intérèt, pour une âme mercenaire ? Sache, mon ami, que quand tu me donnerais une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse serait dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un coffret admirable, ce coffret dans un vabinet curieux, ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable, cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans une île fertile, cette île dans une prvince opulente, cette province dans une onarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde ; et que tu me donnerais le monde où serait cette moonarchie florissante, cette monarchie où serait cette province opulente, cette province où serait cette île fertile, où serait cette ville célère, où serait cette citadelle incomparable, où serait ce château pompeux, où serait cet appartement agréable, où serait cette chambre magnifique, où serait ce cabinet curieux, où serait ce coffret admirable, où serait cet étui précieux, où serait cette riche boîte dans laquelle serait enfermée cette bourse pleine de pistoles, que je me soucierais aussi peu de ton argent et de toi que de cela.

 

Le Barbouillé :

Ma foi, je m'y suis mépris : à cause qu'il est vetu comme u médecin, j'ai cru qu'il lui fallait parler argent ; mais puisqu'il n'en veut point, il n'y a rien plus aisé que de le contenter. Je m'en vais courir après lui.

 

Etc.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :